Mars 2019 – Réflexion du mois par Claude Menesguen

Lors de notre visite à Paris l’automne dernier, nous avons eu la chance de passer un après-midi avec Claude Menesguen et son fils Nicolas. Claude est l’auteur du livre Cent Pensés d’Elisabeth Leseur, et était l’un des orateurs principaux à la conférence de Saint-Germain-des-Prés le 16 Octobre 2018. L’un des meilleurs moments, outre le délicieux Saint Emilion servi au déjeuner, fut la visite de la magnifique Sainte-Chapelle. Nous sommes restés en contact avec Claude pendant ces derniers mois, en échangeant des courriers sur divers sujets, y compris le malaise social parisien. Nous avons demandé à Claude de bien vouloir écrire une réflexion que nous pourrions partager ce mois-ci.

ELISABETH LESEUR ET LA POLITIQUE
Claude Menesguen, janvier 2019
Le choix de cette thématique pour une femme dont la caractéristique principale est une spiritualité intense peut paraître insolite.
Au surplus, elle vivait à une époque où les femmes en France étaient systématiquement écartées de la politique.
La 3ème République refusa jusqu’à la fin du régime en 1940 de conférer le droit de vote aux femmes. Le XIXème siècle, à l’inverse du XVIIIème siècle, connut le triomphe du machisme.
En dépit de ce contexte défavorable, Elisabeth s’intéressa toujours aux questions politiques. Et l’on trouve dans ses récits la trace de ses opinions.
Intelligente, elle était incarnée dans son temps. De plus, par son mari, elle était proche des hommes de pouvoir et fort bien placée pour juger leurs idées et leurs actions.
C’est ainsi qu’alors que la majorité des catholiques pratiquants rêvaient d’un retour de la monarchie, elle comprit que la République était solidement installée dans le pays. Dans une lettre, elle se montre consternée à la sortie d’un dîner par la naïveté d’amis convaincus des chances de monter sur le trône d’un Bonaparte.
Elle adhère sans problème à la politique de ralliement à la République préconisée par le Pape Léon XIII.
Elle ne croit pas à l’éternité d’un gouvernement anticlérical :
« L’avenir sera ce que nous le ferons. »
De fait, dès la Guerre de 1914-1918, les gouvernements abandonnent leurs attitudes destructrices dans ce domaine.
Par ailleurs, sa connaissance de la misère la conduit – ce qui est rare chez les femmes de cette époque qui se cantonnaient dans des rôles de dames patronnesses – à attacher de l’importance à la question sociale.
« La question sociale est, par essence, la question chrétienne puisque c’est celle de la situation de chaque homme en ce monde, et de son amélioration matérielle, intellectuelle et morale. »
Connaissant bien les politiques, est-elle sans illusion sur la sincérité de leurs discours généreux ?
« Pensons moins à l’humanité et plus à l’homme. »
Les socialistes du moment ne trouvent pas grâce à ses yeux. Elle sait bien que leurs réalisations en France sont maigres, inférieures à celles que l’on pouvait observer dans l’Allemagne de Guillaume II.
« Le socialisme prétend assurer et transformer l’avenir, le christianisme transforme le présent. »
Le libéralisme ne la séduit pas non plus.
« Le matérialisme pratique est aussi dangereux que le matérialisme philosophique. Il envahit chaque jour les masses et, par le jeu des instincts mauvais, il s’installe dans notre démocratie. »
Là aussi elle se révèle prophétique. Elle précède d’un siècle la critique de l’Occident par Alexandre Soljenitsyne.
« Le système occidental est dans un état d’épuisement spirituel. »
Pour conclure, je dirais que le texte qui exprime le mieux l’état d’esprit politique d’Elisabeth Leseur est le plus court :
« Je suis anti-anti. »
J’avoue que cette sentence me sert souvent de grille de jugement des discours des politiciens.
Ecrite au moment de l’Affaire Dreyfus où en France tout le monde est anti : antisémite, anticlérical, antirépublicain, antimilitariste, etc., elle conserve une valeur perpétuelle.

Février 2019 – Réflexion du mois

13 novembre 1905
« Inquiétudes, souvenirs douloureux, atmosphère d’incrédulité, d’indifférence ou de mépris, sentiment pénible de ne pouvoir faire connaître ni son âme ni son Dieu, tout cela après m’avoir abattue et jetée sur le sol, meurtrie comme le doux Sauveur, tout cela s’achève en un acte d’humble foi, d’amour, d’acceptation et en une résolution nouvelle d’être plus vaillante, de m’établir dans la paix et de subir les froissements sans révéler la souffrance qu’ils m’apportent. Je dois être pour Félix plus égale d’humeur, plus véritablement forte ; pour ma chère maman, plus tendre et attentive ; pour tous, bienveillante et oublieuse de moi. Ma faiblesse est bien grande ; je viens encore d’en faire l’expérience, mais c’est le cas de dire avec saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie. »
Mon bien-aimé Félix a des soucis, maman une immense douleur ; leurs âmes chéries ont besoin de la mienne ou plutôt, — car les âmes n’ont besoin que de Dieu, —je peux obtenir pour elles, par mes souffrances et mes sacrifices, la transformation et la vie. N’est-ce pas une tâche capable de me faire sacrifier le « moi haïssable » et tout ce qui atteint ce moi et le blesse ? Mon Dieu, aidez celle qui, malgré ses fautes, désire par-dessus tout Vous faire connaître et aimer. »

Elisabeth Leseur : Journal et Pensées de Chaque jour, J. de Gigord, 1920

Janvier  2019 – Réflexion du mois par Jennifer MacNeil

Quelques jours avant Noël, j’ai eu moi-même la chance de passer du temps avec Sœur Janet Ruffing, une sœur de la Miséricorde et auteure du livre Elisabeth Leseur : Selected Writings (D’après les écrits d’Elisabeth Leseur : Lettres sur la Souffrance – Correspondance avec Sœur Marie Goby). Sœur Janet était à Pittsburgh pour se joindre aux sœurs de la Miséricorde latino-américaines et commémorer 175 ans de mission aux États-Unis. Ce fut une expérience merveilleuse de rencontrer la femme dont le livre sur Elisabeth a eu une telle influence sur ma vie. Le livre de Sœur Janet a permis de présenter la spiritualité d’Elisabeth à toute une nouvelle génération.
Pour la réflexion de janvier, j’ai sélectionné un extrait de l’une de mes lettres préférées entre Elisabeth et Sœur Marie Goby, lettre incluse dans le livre de Sœur Janet. Les mots d’Elisabeth m’aident à me rappeler à quel point nous sommes tous connectés dans la prière et œuvrons par l’intermédiaire de notre « Maître adoré ».

12 janvier 1912
« Il me semble que depuis si longtemps je n’ai causé avec vous, ma chère petite sœur, que je ne veux pas continuer cette involontaire mortification. Jamais nous ne sommes séparées puisque nous vivons et agissons pour le même Maître adoré, que nous nous retrouvons auprès de Lui soit au Tabernacle, soit aux heures de prière et de recueillement ; mais je n’en trouve pas moins une grande douceur, plus encore : un vrai réconfort à venir reposer parfois mon cœur près du votre, abriter mon âme à l’ombre de votre chère âme.
[…] 
N’est-ce pas qu’il est doux de se sentir entourée, enveloppée par cet immense Amour divin, de comprendre que le Père plein de bonté nous entraîne peu à peu vers les rivages éternels, d’en respirer parfois de loin les vivifiantes senteurs, et puis si la route se fait plus rude, si le Guide se voile à nos yeux, de nous abandonner, comme des aveugles spirituelles, à sa tendre direction, sans chercher à pénétrer ce qu’Il nous cache et attendant dans l’oubli de nous et le sacrifice l’heure où sa chère présence se fera sentir de nouveau ? Après tout la terre n’est pas le Ciel et si nous ne possédions toujours les consolations surnaturelles elle y ressemblerait fort. Nous avons la grâce ; elle nous suffit pour attendre les joies de la Patrie désirée. »

Lettres sur la Souffrance (Les Editions du Cerf, 2012, p. 123)

(2018) Réflexion du mois

(2017) Réflexion du mois